vendredi 10 janvier 2014

17 - LA BRIQUE ET LE LIERRE

Je me suis vu sous des ombrages qui me sont chers, en un lieu oublié, connu de mon enfance seule. Et sous ces feuillages mouvants d'un été ancestral, des instants prestigieux de ma jeune existence se sont écoulés, paisibles et tendres. Cette terre en souvenance, cet éden humblement foulé par l'âge puéril, ce jardin de nostalgie, c'était un parc, celui d'un château.

Les frondaisons qui ondulaient sous la brise chaude rivalisaient de majesté, de gloire et de grandeur séculaire avec la façade claire du château. Je me souviens particulièrement de ses murs élevés, de ses fenêtres innombrables, de son aspect magistral et gracieux comme d'un paysage quotidien, familier, rassurant. Ces images m'envoûtent comme lorsqu'on retrouve, une fois adulte, une ambiance ensevelie dans la mémoire se rapportant aux heures innocentes de la vie.

Où me trouvais-je ? Qui étaient les hôtes de ce château ? Quel âge avait ma jeune âme ? Et ce château, était-ce, réellement un château ou bien un rêve, une fantasmagorie d'enfant ?

Plus tard j'ai retrouvé ces lieux perdus. J'ai goûté à plein coeur ces saveurs idylliques, j'ai senti le poids incomparable de la pierre érigée à glorieuse hauteur, j'ai eu chaud sous le souffle refroidi des passions d'antan, éteintes depuis un siècle. J'ai reconnu les verdures estivales apprises je ne sais où, je ne sais quand, et j'ai eu l'ivresse d'un jour, l'ivresse mélancolique. J'ai retrouvé mes chimères. C'était sous le règne de l'Amour, c'était au temps de l'indélébile illusion. La rencontre enchanteresse de la vigne vierge avec le vieux mur de briques rouges. Ce que l'on nomme communément : le lierre. Sur la pierre.

Un pan de mur ombragé par un bouquet de feuilles et quelques soupirs. Un pan de vie jamais effrité, toujours debout, dignement illustre, auguste, sans âge. Intact. Inébranlable.

Mais laissez-là mes briques, mes feuilles et mes larmes, aujourd'hui j'ai besoin d'être aimé pour une raison qui vaille, enfin : pour rien.

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16 - LE MAUVAIS AUGURE

Mon ami le corbeau a une sale tête. Noir, laid et beau, il hante les terres basses en prince piteux qu'il est. Frère de la brume, il chante son hymne à la boue tandis que son bec canaille se plante dans le sillon. Voleur, menteur, mal vêtu, c'est un bohémien des airs. Son aile lugubre plaît au vagabond, et moi j'aime sa silhouette malhonnête au fond des champs.

Il frappe à ma fenêtre, l'oeil méchant. Je lui tends mon pain. Il vient me manger dans la main, ingrat, en me remerciant d'une écorchure. Héros mélancolique au profil anguleux, le corbeau peuple mes songes les plus blancs. Sa plainte ressemble à s'y méprendre au violon de la gargouille qu'il frôle en haut des cathédrales. Hôte des sommets -châteaux, clochers, tours d'ivoire- il côtoie aristocrates, bedeaux, sorcières, vieux hiboux.

Sa chair coriace fait de lui un éternel épargné, tandis que la tendre, la blanche palombe attire à elle seule les plombs de tous calibres, et fait même exhiber l'or des plus fins gourmets. Lui, n'encourt que moqueries, dédain, indifférence. Vous le verrez très honoré de ces froideurs. Mondain des bois, il raille, maudit, persifle... Cynique, hautain et inquiétant dans sa cape.

15 - CHÉ PICARDS DES CAMPS

(Les picards des champs)

Mortels sont certains villages picards à la morne saison. Sous la pluie, la brique rouge devient grise et les gouttières qui débordent hantent les âmes de leur chant monotone. Alors les casquettes longent les murs, les aboiements deviennent déprimants et les clochers lugubres. Triste est la terre du nord quand on en exhume les betteraves à sucre, sombre est le ciel de là-bas à la récolte des endives qu'on épluche devant l'âtre... Le temps des patates cependant réjouit les coeurs picards : la frite jaune -qu'accompagne la bière dorée- égaient ce pays de peupliers et de crachin.

Les chemins de craie sous l'onde mènent vers des horizons pleins d'ennui : la terre promise autour de ces villages d'enterrés est faite de peine et de larmes, de langueur et de grisaille. Le souvenir des batailles de la "14" est partout, et les corbeaux avec leurs plaintes funèbres donnent du relief au lointain trop plat.

Le soir au troquet le tabac est âcre et le jus sent la gnôle, les moustaches sont épaisses et les mots toujours les mêmes. Mais les coeurs restent grands ouverts. Dans les brumes de l'ivresse on cause chasse, pièges-à-loups, charbon, saucisses, braconnage, femmes.

Dans les rues désertes les nuits sont de longs rêves humides et glacés.

L'aube sous les pleurs sans fin de l'automne est cafardeuse, la rosée lourde, le café exquis.

J'aime les trous perdus de la Picardie intime : c'est dans ces terres froides et trempées, noires et profondes que j'ai pris racine.

14 - DES GRAINS DE SABLE DANS UN SONGE

Mademoiselle,

Dans l'infini imaginaire, j'ai des souvenirs de votre grâce féminine. Un coeur qui bat ne demande pas de compte au réel et n'a pas besoin de tangibles preuves d'une promenade amoureuse ou d'un sourire pour continuer à battre. L'idée seule de cette promenade, de ce sourire l'émeut.

J'étais donc avec vous, perdu dans les dunes un peu en friches d'une plage que je crois connaître. Peut-être Fort Mahon, Cayeux-sur-Mer ou quelque part ailleurs dans leurs proches alentours... Nous étions sous un soleil vernal, en milieu de journée, et il semblait n'y avoir que nous parmi ces dunes. La réalité des choses se bornait à l'air, limpide, au sable et au soleil. La chaleur de l'astre était douce, agréable. Pourquoi voyais-je surtout vos pieds nus enfouis à demi dans le sable clair ? Je l'ignore. Je pressentais que vos pieds prenaient le parfum du sable, et cela me troublait étrangement.

C'était comme si vous vous fondiez avec les dunes, en tout cas c'était une façon subtile et directe de vous mêler avec la mer toute proche. Je vous tendais la main, et des grains de sable se mêlaient à l'étreinte de nos doigts.

Une nouvelle fois je pris conscience de l'odeur de ce sable, et en effet je me sentis immédiatement envahi par ces effluves aréneux. Et ne me dites pas que le sable n'a pas d'odeur ou si peu, car j'avais senti jusqu'à son essence : parfum régnant dans la profondeur enfouie du sable, prisonnier dans ses entrailles et que l'on sent furtivement quand on remue à proximité du visage des brassées entières de grains. Parfum évoquant les mystères de la matière faisant écho à ceux de l'âme.

Nous marchions ainsi main dans la main sur les dunes, lentement. Parfois je m'arrêtais un instant pour mieux sentir le sable autour de mes chevilles, car j'étais pieds nus moi aussi. Et puis lorsque je rouvrais les yeux votre visage m'apparaissait, paisible sous le vent, parmi les dunes.

Votre sourire à peine esquissé ressemblait aux tiges d'herbes croissant çà et là sur les dunes, ployant calmement dans l'air en mouvement. On ne voyait que ces dunes, et c'était rassurant parce que chacune d'elles était un exemple de singulière beauté, simple et sans prétention.

C'était la beauté ordinaire de lignes suaves, minces, I'équilibre banal des formes avamment ordonnées par la nature. Une grâce tellement coutumière aux regards qu'elle n'atteint plus les sensibilités blasées. J'étais heureux de cette capacité d'émerveillement en moi, heureux de trouver dans ces dunes délaissées, négligées, une espèce d'éden temporel digne de nos pas mêlés. Le reste du monde nous oubliait avec les dunes, laissant mûrir au soleil mon amour pour vous à mesure de notre avancée sur le sable.

Nous ne parlions pas, et nous n'entendions que le bruit de notre marche dans l'air, car même le vent se faisait oublier, intimement lié au décor. Vos yeux à demi ouverts parcouraient ce paysage de sable et d'herbes sans se fixer précisément en un endroit déterminé, et c'était comme une façon sereine de regarder le monde, sans heurt, globalement, car tout n'étaient que courbes molles et touffes d'herbes aérées. Rien ne brusquait l'attention, le paysage entier formant une unité tranquille dont nous étions le centre.

Il n'y a pas de suite a notre promenade dans ces dunes. Je me suis perdu dans une contemplation qui a éparpillé mon âme dans l'air, la lumière et les grains de sable au nombre presque infini. Je suis devenu les dunes, les herbes, l'azur, les grains de sable entre vos orteils, dans vos cheveux, dans chacun de vos yeux.

Je suis devenu ce paysage à la fois dérisoire et sublime d'une plage de dunes sous le soleil, avec vous au centre, les pieds parfumés de sable.

13 - Á CAYEUX-SUR-MER

C'est à Cayeux-sur-Mer, petite station balnéaire du nord de la France, que je découvris la mer.

C'est là que, enfant, j'eus un premier contact avec l'immensité. Certes je connaissais la voûte nocturne et aussi l'azur ensoleillé des jours de vacances radieux, mais les étoiles et les nuages sous lesquels je rêvais étaient encore trop abstraits, très loin de mes yeux puérils, tandis que le bruit des vagues était infiniment plus proche, mystérieux et familier, et l'écume qui bouillait entre mes mollets n'était point un songe inaccessible. La mer était là qui jetait mon corps sur le sable avec ses grandes claques glacées, ses rires salés, ses grondements terribles.

Jouant ainsi dans l'onde en furie et faisant face à l'horizon qui s'étendait à perte de vue, j'avais la sensation étrange de baigner dans l'infini.

Comme la réminiscence d'un éden perdu.

En plongeant dans l'océan, l'écho d'un univers sans borne résonnait en moi. J'étais le temps, j'étais Dieu, j'étais un enfant.

Cette sensation d'éternité ne m'était pas du tout étrangère. J'avais une dizaine d'années. Dix ans me séparaient de la source de ces "battements cosmiques". Du plus profond de mon être je le savais sans jamais l'avoir appris. Je m'étonnai de cette connaissance infuse. Un crabe suffisait cependant à détourner mon attention de cette sensation suprême. Je m'amusais à le suivre. Et le crabe entrait dans la Lumière, car c'était bien la Lumière que je voyais à la place de la lumière d'été.

Je me sentais à la fois extrêmement proche et à une distance incalculable de ce coeur invisible venu du bout de l'Univers qui se manifestait jusqu'à travers le sable sous mes pieds. Ignorant tout du monde, à dix ans je venais confusément d'avoir conscience de l'essentiel. Pour la première fois de ma jeune existence je me baignais dans la mer. Et la mer était pour moi l'épiderme de l'Univers, le premier degré vers un monde infini. Les nuées se mouvaient vivement dans l'atmosphère, le crabe roulait sous les vagues, les cris des mouettes se perdaient dans le ciel... J'ouvrais les yeux sur le monde. Pas les yeux du corps, ceux de l'âme.

Ce fut l'Éveil.

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12 - UNE VALSE DANS LES RUINES INDUSTRIELLES

Mademoiselle,

Vous entrez dès maintenant dans l'univers intime de mes molles errances poétiques. Figurez-vous que je vous ai rêvée dans le Nord de la France, entre Amiens et Arras, peut-être un peu plus haut, un peu plus loin dans les brumes de ces terres oubliées.

Dans cette rêverie nous étions vous et moi au bord d'un champ de démolition, égarés dans ce triste asile telles deux silhouettes surgies du brouillard, déambulant parmi des briques brisées éparses et quelques minces pans de mur qui avaient formé autrefois un complexe édifice, dans une grande, plate étendue sans nulle habitation, sous un ciel terne, morne, éteint.

En fait il s'agissait d'une usine désaffectée datant de la fin du XIXème siècle, construite selon les règles de l'art de l'époque. C'étaient des ruines industrielles comme on en voit dans le nord du pays, faites essentiellement de briques et de friches. Nous cheminions paisiblement dans ce site déserté, côte à côte, confusément témoins du glorieux naufrage d'un passé que nous n'avions jamais connu.

Tant de laideur, dans cette atmosphère onirique, devenait troublant. L'ancienne usine en briques était transfigurée par sa lente agonie, sa déchéance lui conférant un aspect de noblesse. Errant avec vous en ces lieux désolés, je sentais grandir en moi un puissant et étrange sentiment d'amour.

Je stoppai le pas et, prenant votre main dans la mienne, je vous fis face. Mon regard triste se fit tendre sur votre visage. Je posai l'autre main contre votre hanche et, sans toutefois rapprocher plus mon corps du vôtre, je vous entraînai dans une danse improvisée. Sous une brise fraîche, au milieu des herbes folles et des murs de briques éboulés, insensiblement nous nous mîmes à valser. Bientôt pris dans ce tourbillon confidentiel et surnaturel, nous entrâmes en contact intime avec le décor mélancolique qui nous entourait.

Au gré du vent qui tournoyait autour de nous, dévié au milieu de la plaine par les hauts murs encore debout de la vieille usine, vos cheveux blonds volaient, s'enroulaient comme des flammes vives dans l'air, avec des mèches qui tantôt s'agitaient dans votre cou découvert, tantôt dissimulaient à demi votre visage. Valsant maladroitement, nous trébuchions parfois contre les briques enfouies dans les herbes, et selon les caprices de nos pas de danse mal assurés, nous allions et venions parmi les ruines muettes.

Puis, cessant le jeu, nous demeurâmes un instant immobiles debout dans l'herbe qui dissimulait nos chevilles. Pudique, je posai mon regard sur votre visage. Puis contre votre joue je passai la main. La brise se mit à battre doucement vos tempes et entre mes doigts s'emmêlèrent quelques mèches déliées de votre chevelure.

Là, tout devînt étrangement beau : votre visage dans le vent, baigné dans cette pesante atmosphère prit sous mon regard des allures insolites... Vos cheveux étaient des vrilles sous le frisson d'Éole, des filaments impondérables qui fuyaient ma caresse. Vos yeux qui clignaient n'étaient plus que deux échos de la brume, répandant une grande mélancolie, et leurs pupilles vagues faisaient aimer passionnément la bruine. Votre sourire incertain renforçait l'ambiance irréelle de ce cloître sauvage, la propageait au-delà des briques qui gisaient dans les herbes, vestiges d'un monde révolu, au-delà des hauteurs éphémères des murs en sursis, témoins mornes de notre valse impromptue.

J'entendais le vent, je le sentais jouer autour de vous, j'avais un peu froid, et vous Mademoiselle, vous deveniez belle et triste comme ces herbes, ces briques, ce champ de ruines.

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11 - HAUTEUR DE VUE

A Albert, petite ville de la Somme, est sise une basilique. Une Vierge dorée, entrée dans l'Histoire lors de la Grande Guerre, domine l'édifice. Pour les albertains, braves gens du nord, la séculaire dorure est devenue invisible.

Moi j'y vois mille feux, une auréole, une perle d'or au-dessus de la cité. J'aime à lever les yeux au ciel, à la rencontre de l'hôte des nues.

Mon regard embrasse ciel et cime, et face à cet horizon vertigineux je chancelle avec délices, isolé du monde. La flèche mariale de la basilique me désigne des espaces intérieurs sans borne. Enivré d'or et d'azur, j'accède à des hauteurs de conscience inédites.

J'oublie la terre, et pars vers l'Empyrée, saluant oiseaux, astres, désincarnés. Des ailes m'emportent, des anges me parlent, des passants m'observent... Je redescends de mes sommets, le regard à hauteur humaine pour adresser quelque parole à mes frères albertains.

Je leur parle de la pluie, du beau temps. Ils sont contents. Je leur parle de l'état du ciel, de l'état de leurs finances, de l'état de leur voiture. Mais surtout pas de la Vierge dorée. Ils me comprennent, acquiescent, me donnent raison.
Enfin je les laisse au pied de la basilique, songeurs, hilares ou bien placides. Dans leur tête, des rouages de mécanique d'automobile, des inquiétudes météorologiques, des espérances bancaires.

Et je poursuis mon vol, plein de pitié pour mes semblables albertains, l'âme plus légère que jamais, le pas comme une aile, le coeur libéré des dernières pesanteurs terrestres.

10 - UNE BIÈRE BLONDE

C'était un dimanche monotone. Dans la basilique la messe venait de finir. Le ciel était gris, les cloches sonnaient à toute volée pendant que les fidèles s'éparpillaient.

Imbécilement, les hommes ne disaient rien. Pieusement, les femmes se taisaient. Les passants étaient muets et les cloches redoublaient de fureur. Le rond-point plongé dans la torpeur n'était traversé que par quelque silhouette insignifiante. Le monument aux morts s'ennuyait à mourir sur la place désertée. Dans la rue les yeux étaient vides, dans les bars les verres étaient pleins.

Bref, les hommes passaient humblement le temps dans cette petite ville de province sans histoire. Avec ce regard méditatif et mélancolique propre aux âmes rêveuses, je m'attardais sur les choses les plus banales et les êtres les plus modestes qui entraient en scène sous mes yeux. Ce spectacle morne et dérisoire m'inspirait une nostalgie sans objet. Mon spleen était un délice, je le savourais en esthète.

Je voyais tout cela à travers la vitre du bar qui donnait sur la basilique. Plus précisément, je voyais tout cela à travers les vapeurs de la bière qui me montaient à la tête et qui me rendaient encore plus contemplatif qu'à l'accoutumée... Et le monde soudain dansait au-dessus de ma tête, et des fantômes joyeux tournaient autour de moi dans le fracas agréable des cloches... A mes pieds traînaient quelques vieux mégots écrasés. Tandis que dehors le concert d'airain berçait mon ivresse, à travers la vitre du bar je levai les yeux vers le sommet de la basilique où trônait la statue de la Vierge recouverte d'or.

Les vapeurs de la bière continuaient à m'enivrer progressivement. L'éther montant en moi, je vis les premiers sourires apparaître sur les visages. Les assoiffés accoudés au bar, tous marqués à divers degrés par des moeurs éthyliques héréditaires, étaient devenus mes frères de perdition. Je détournai cependant assez vite le regard de cette assemblée de nez pourpres et de casquettes épaisses.

A présent le son des cloches de la basilique s'espaçait tout en diminuant graduellement d'intensité. Bientôt un silence mortel régna dans la rue ainsi que dans le bar. En effet, les buveurs n'ayant brusquement plus rien à se dire, ils se turent stupidement. Mais leur silence me parut plein de discernement, de pénétration, de profondeur. Je levai une fois encore les yeux vers la statue mariale et en ressentis un délicieux vertige. Le démon de la bière m'emportait toujours plus haut sur ses ailes ambrées... Je n'étais plus seul. En moi un feu du diable brûlait, j'étais aux anges.

Tout autour de moi était devenu statique. Il ne se passait rien dans le bar, rien dans la rue, rien dans les têtes ni dans les coeurs. C'était la province un dimanche, ça respirait l'ennui, le petit blanc sec et la léthargie, et les gens n'avaient rien à faire. Tout n'était que mollesse et temps qui passe, monotonie et repli sur soi. Mais dans ma tête se concertaient avec finesse et éclat Bacchus et la Vierge dorée : un instant de grâce dans un monde de parfaits abrutis.

9 - MÉDECIN DE CAMPAGNE

Le Docteur Berthier (nom d'emprunt) était un personnage étrange et fantasque. Avec sa personnalité écrasante, il dominait son petit monde d'une main ferme et peu scrupuleuse. De bizarres principes réglaient sa vie. Par exemple, lors de ses tournées médicales il mettait un point d'honneur à rouler dans une voiture couverte de crasse.

Aux jours les plus torrides de l'été il recevait ses patients en slip. 

En toute simplicité. 

Il accueillait en outre avec de bien curieux égards ses jolies patientes, se contentant d'engrosser les plus laides.

Dans le village il ne portait jamais secours aux accidentés de la route, reprochant aux habitants de ne l'appeler qu'en cas d'urgence, ce qui avait le don de le beaucoup contrarier. Et pendant qu'agonisaient les blessés à deux pas de son cabinet médical, lui cultivait paisiblement son jardin.

Le Docteur Berthier avait de drôles d'opinions qu'il défendait avec opiniâtreté. A destination de certains de ses confrères il envoyait régulièrement ses excréments par voie postale pour marquer sa désapprobation. Ou sa rancoeur. Ou sa présence. Ou sa qualité de coq dominant. Bref, les motifs semblaient assez minces pour justifier ses envies d'exprimer à ses confrères plus hauts placés que lui ses penchants scatophiles.

Il aimait particulièrement l'or qu'il assimilait avec délectation à l'excrément à cause de ses ressemblances de poids et de couleur avec la substance fécale. Il ne cachait nullement son étrange passion pour le métal jaune et la matière malodorante. Au contraire, doctement et avec une grande fierté il expliquait à qui ne voulait surtout pas l'entendre son amour immodéré pour l'or et l'excrément. Il racontait souvent une histoire invariable où l'or se mêlait glorieusement à l'excrément : l'air rêveur, il jurait par tous les dieux qu'il eût plongé volontiers sa main jusqu'à l'épaule dans un grand sceau de merde s'il avait pu miraculeusement y ramener à la surface des pièces d'or ! L'or et la merde : ses deux plus chers fantasmes réunis dans cette histoire inlassablement répétée...

Avec sagesse il fertilisait d'ailleurs régulièrement son jardin de ses propres déjections. Un sceau d'excréments rempli à ras bord dans chaque main, il s'adonnait avec ferveur à son sport potager favori en répétant cent fois entre chaque sillon qu'il avait raté sa vocation, qu'au lieu d'être médecin il eût préféré être vidangeur...

8 - LA VERRIÈRE

Vers l'âge de huit ans une réalité insoupçonnée s'est révélée à moi. Mon quotidien s'est déchiré, laissant apparaître une lumière à laquelle peu d'êtres ont accès. Rares sont ceux qui dans leur vie ont ainsi été initiés à la subtilité des choses que je vais relater.

Je baguenaudais seul dans la rue, puéril et insouciant, cherchant la distraction comme il est de coutume chez les gens de mon âge... Chemin faisant, je m'arrêtai devant une maison en briques. Je connaissais depuis toujours cette demeure habitée par de vieilles gens aux us désuets. Elle faisait partie de mon décor. C'était une fort belle maison, cossue, bourgeoise, quoique austère.

Je n'avais jamais prêté attention à ces murs, sauf peut-être pour m'affliger de leur tristesse, de la gravité de ses occupants. Une grande verrière coiffait le toit. Surannée, imposante, ouvragée avec d'inutiles raffinements, cette verrière garnie de vitraux teintés m'avait toujours semblé cacher quelque salon solennel, sombre et poussiéreux. Je songeais à un presbytère sinistre, à un cloître plein de vieux livres de latin, à un refuge de vieilles dames ennuyeuses...

Mais là, un sentiment inconnu m'envahit. Je vis autre chose que cette sévère, cérémonielle verrière qui m'avait toujours inspiré morosité, pesanteur, archaïsme. Pour la première fois je lui trouvai des attraits étranges, troublants. Derrière l'apparence, je voyais l'invisible. C'était nouveau pour moi.

Une porte s'était ouverte.

Je découvrais avec étonnement que les choses -décors, maisons, objets, insignifiances, détails- bornant le quotidien dans sa réalité la plus banale, la plus terne, cachaient en fait des horizons sans fin. La verrière devenait pour moi un pont entre le visible et le dissimulé. Je ne croyais plus en la simplicité du roc, en la brutalité de la matière, en la grossièreté des apparences. Le monde portait un masque. A travers le sombre vitrage je venais de capter un rai de lumière issu de la face cachée des choses.

Les épais, denses, lourds vitraux composant la verrière me disaient la finesse de leurs effets, la délicatesse de leurs pensées, la légèreté de leur spectre, la profondeur de leurs réflexions, la hauteur de leur esprit...

Ainsi la pierre était vive... Dans la verrière, un souffle, un sortilège, une âme !

Par ses reflets de vérités immatérielles, la verrière me racontait qui j'étais en réalité dans ce monde de mirages palpables. Elle me révélait que celui que j'étais était bien mieux qu'une simple part de matière... J'avais huit ans et je sus désormais que toute chose avait sa face cachée, éthérée, infinie. Jamais je ne me suis remis de l'enchantement. Le Mystère, la Beauté, la Vie sont entrés humblement en moi à travers la verrière.

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7 - LA HAUTEUR DU MONDE

L'aube qui se propage éclaire les nues, irradiant le monde d'un éclat argenté. Un nouvel astre se lève à l'horizon. Je monte vers les lueurs bleues, empruntant une voie blanche le long de laquelle tournoient des papillons. Dans cet espace limpide je remarque que des cailloux étincellent au bord du chemin. La lumière devient plus chaude, et je reconnais le soleil en face de moi. Il commence à m'éblouir. Je me retourne. Derrière moi, la mer. Un océan lumineux. Avec toujours ce ciel comme un cristal pur.

Des milliards de créatures, animaux, plantes, êtres divers et multiformes, d'apparences étranges ou familières habitent cet univers. Certaines se côtoient sans dommage, invisibles mais réelles, présentes telles des pensées dans l'air. D'autres s'ignorent de bonne foi, soupçonnant toutefois leur mutuelle existence.

Je continue de monter. Au point culminant de mon ascension, des rayons de lumière de teintes différentes me traversent et j'accède à un état de conscience fulgurant : je deviens une écume aérienne composée de particules infinies aux couleurs inconnues, une ébullition éthéréenne, un éclair à l'état pur. Je suis à la fois brin d'herbe et étoile, brasier et coquillage, entre cosmos et atmosphère familière : un sentiment de grandiose et de simplicité, d'infini et de proximité, de mystère et de connu. Progressivement je redescends, me réaccoutumant aux choses que je viens de quitter plus bas, comme si je me rassemblais, me recomposais après un éclatement parfait de mon être à l'échelle de l'Univers.

Suis-je mort ? Sous le souffle de quel dieu de l'Olympe suis-je apparu en ces lieux ? Suis-je né de cette lumière qui m'inonde ? Ce monde est-il l'antichambre des âmes prêtes à être incarnées ? Vais-je apparaître en des lieux inconnus et lointains, sous une forme prodigieuse ? Impossible à savoir, tant le soleil, le chemin, les cailloux, les papillons sont présents autour de moi comme des réalités intimes et éternelles.

Où me suis-je donc égaré, là où le temps n'a plus d'emprise, où des lois improbables, éblouissantes régissent les choses ?

Je suis parti dans un fabuleux voyage.

Le soleil au-dessus de moi est en fait une lune qui luit dans une nuit d'été. Les cailloux aux allures de diamants ne sont que de banales mottes de terre. Les papillons pourraient être ces chauves-souris qui chassent les insectes dehors. Moi, plongé dans un sommeil profond, presque mort, je poursuis mon long voyage. Un voyage à la fois ordinaire et magnifique, accessible et impénétrable.

Je voyage dans mon âme, emporté par les vents oniriques.

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6 - MICHEL MONTAGNE

Le personnage le plus marquant de mon enfance passée dans le village de Warloy-Baillon, après le fameux docteur Maurice Mathis, fut un extravagant tambour superbement nommé “Michel Montagne”.

Un Everest d’outrances, de drôleries, de grotesque et de comédie humaine à lui seul.

Ce qui au premier abord caractérisait ce zèbre se résumait à une pincée de poudre.

En effet, cet oiseau rare prisait. Chose, il est vrai, peu usuelle mais en soi assez anodine, pensera-t-on...

Sauf que sa façon de porter le tabac à sa narine était si étonnante, si répugnante et si comique à la fois que chacune de ses inhalations était un véritable spectacle, certes répétitif, mais dont nul ne se lassait. Le voir se bourrer les orifices nasaux avec sa mauvaise herbe était un enchantement pour adultes et enfants, entre franc amusement et délicieux écoeurement.

Un pervers ravissement produit par ce curieux mélange de dégoût et de curiosité pour ce rituel simiesque que nous attendions avec avidité dans la famille.

Il plaçait d’abord une pointe de tabac sur son pouce. Puis dans un geste précis et fulgurant -mais réellement fulgurant- et dans une profonde inspiration il le projetait en direction d’une première narine.

Et là, frénétiquement, dès que le pouce chargé de tabac touchait l’ouverture nasale, à petits coups vifs et répétés, toujours à l’aide du pouce, il se mettait à le fourrer frénétiquement de sorte que la prise y pénétrât de force en dépit de la loi de la gravité car durant cette méticuleuse et foudroyante opération le tabac avait une fâcheuse tendance à retomber... Et aussitôt la dose tabagique logée dans l’organe, il répétait l’immonde cérémonial afin de combler la seconde narine.

Bref, le fait de priser sept à huit fois par heure s’accompagnait systématiquement de la chute d’une partie du tabac sur sa veste.

Si bien qu’en permanence il arborait un paletot maculé d’une accumulation de tabac ayant chu de son nez depuis des semaines... Voire des mois. Cette innommable langue brune et odoriférante barrant verticalement sa veste, partant du col et s’amenuisant vers le nombril, était indissociable de cet arlequin à la personnalité des plus singulières.

Mythomane sans talent mais hautement comique, nous faisions semblant de croire aux plus saugrenues de ses sornettes, aux plus savantes de ses fables, aux plus improbables de ses inventions et cela l’agréait au plus haut point, jubilant avec grande expansion, sans dissimuler le moins du monde son immense satisfaction de se croire cru, avec force rires et frottements de mains !

Il se voulait charmeur, flatteur, spirituel, il était clownesque. Il se croyait fin manipulateur, c’était lui la marionnette. Nous avions plaisir à le voir se réjouir à un point suprême en croyant nous berner. C’était à la fois cruel et aimable, odieux et puéril, plein de cynisme et de bienveillance, aussi bien de son côté que du nôtre.

Il avait des prétentions professionnelles hors de ses capacités intellectuelles, nous inventait un sort princier, un passé héroïque auprès des plus illustres acteurs de l’Histoire contemporaine, une femme de pouvoir, des enfants sortis de grandes écoles, un château à entretenir, des fréquentations dans les hautes sphères sociales, alors qu’il n’était qu’un pauvre hère, plus précisément un pensionnaire de l’hospice du village.

En prêtant une oreille charitable (et malicieuse mais sans lui montrer) à ses contes nous lui rendions service. A travers l’attention que nous les IZARRA accordions à ce phénomène, il pouvait donner corps à ses folies de grandeur. Nous étions tout à son écoute, divertis par ses histoires rocambolesques ponctuées par ses rituelles projections de tabac dans le nez et lui était heureux de se savoir pris au sérieux par le médecin du village et toute sa famille...

Devenu vieux, le volatile s’est définitivement envolé. Et en cette contrée sans retour, ultime et mystérieuse où notre homme est parti, ses rêves terrestres si souvent racontés sous le toit familial se sont peut-être réalisés sous je ne sais quelle forme subtile et extraordinaire...

Je ne vous oublierai jamais, sacré Michel Montagne, vous qui avez semé ces délectables graines d’orties blanches dans ma claire enfance.

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5 - LES YEUX CLAIRS

Lorsque j'étais enfant il y avait dans mon village un vieil homme qui passait à vélo. On l'appelait "Saint-Denis". J'ignore si c'était là son véritable nom ou un simple sobriquet. Il vivait dans une vague cabane dans le village d'à côté. Dans une espèce de lieu informel, mi-terrain vague, mi-sous-bois, non loin du centre de son village. Une situation à la limite de la légalité. Ce "Saint-Denis" doit être mort depuis longtemps, maintenant.

Je portais sur cet homme mon regard puéril, et voyais en lui une sorte d'aimable vagabond aux allures d'étoile filante, juché sur son antique vélo et qui passait dans la rue, laissant sur son sillage un parfum mystérieux et exotique. Mon imagination impubère s'emportait et je me laissais vite séduire par ce vieux fou. Je le croyais prince de quelque royaume fantastique, sorcier magnifique ou compagnon de lutins. Je l'interrogeais, émerveillé par ses histoires de loups dans la nuit, de hérissons, de hiboux, par ses anecdotes pittoresques, ses aventures avec son vélo sur les petites routes de campagne... Cet homme fut un des rêves ayant nourri mon imaginaire infantile.

Puis je grandis. Alors mon regard sur les choses de ce monde changea. Le merveilleux personnage que je m'étais figuré était devenu un pauvre type analphabète, inculte, sans conversation, aux allures douteuses et ne s'intéressant qu'aux bistrots. Ce "Saint-Denis" n'était pour moi plus qu'un vieux garçon minable et sans intérêt qui vivait dans une cabane sordide.

Le jour où je pris conscience de cela, ce jour-là je devins adulte.

Mais le jour où je pris conscience, bien plus tard, que mon regard avait à ce point changé, ce jour-là je décidai de redevenir enfant. Et je ne voulus plus jamais être adulte.

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4 - LILY

Dans mon enfance à Warloy-Baillon il y avait une naine nommée (ou surnommée ?) Lily. 

Etrangement je ne sus jamais son nom de famille. Ou j’ai oublié. Mais je crois me souvenir, ironie du sort, qu’elle s’appelait Lily Lenain (ou Lenin). Sans en être vraiment certain... Bref, c’était une naine et elle était surtout connue dans le village pour cette unique raison.

Pendant la première période de l’âge puéril je fus à la même hauteur qu’elle, puis très vite, vers six ans, je la dépassais d’une tête si bien que je la considérais comme une enfant plus petite que moi. Je me souviens d’ailleurs que, dès lors que j’étais devenu plus haut que trois pommes, elle sollicitait mon aide avec soulagement pour poster son courrier, ne parvenant jamais à atteindre la boîte du bout de son seul mètre (et quelques centimètres).

Lily travaillait dans les fermes de la commune, adaptant l’ouvrage à son nanisme. Elle s’activait essentiellement l’hiver, se consacrant sans ménagement à la récolte et au conditionnement des endives, une spécialité agricole de cette partie de la Picardie. C‘était une travailleuse, une femme sérieuse, âpre à la tâche, endurante, bien qu’elle se montrât volontiers rieuse, avec un sens de l’humour marqué.

Je ne me posais jamais de question sur son existence, son passé, ses pensées, ses rêves, ses sentiments, pour moi elle faisait partie de l’environnement familier de mes années ingénues, elle avait toujours existé en tant que “vive tortue” trottinant dans les rues de Warloy-Baillon. C’était une vieille poupée bancale, une éternelle enfant par la taille, une vieillarde dans le regard, un grand silence quant à sa vie. 

Jamais elle ne causait à propos d’elle-même, d’où elle venait, de sa famille, de son infortune, etc.

Si bien que je ne lui prêtais pas d’histoire, nulle jeunesse, point de parents, aucun drame ni bonheur intime. A mes yeux cette silhouette aux gestes de statuette et aux désirs modestes avait toujours été et serait toujours. Figée dans son invariable apparence et ne suscitant guère plus de curiosité ni le moindre questionnement. 

Je la réduisais principalement à son nanisme, comme tous les gosses qu’amusent la vue des êtres débiles, boiteux, bossus. Cependant Lily manifestait assez de rires et de gentillesse autour d’elle, quoi qu’elle fût assez discrète, pour faire quelque peu oublier son infirmité. Aussi  sa vue m’inspirait-elle à chaque fois bienveillance et franche amitié. Bien entendu je la tutoyais depuis toujours, en dépit du grand écart d’âge nous séparant.

Je la revois cheminer à petits pas brisés la rue menant chez elle, affable, bien élevée mais secrète. Pour ne pas dire fermée. Avec pudeur je crois. Ou par simple indifférence... Ou fierté. Comment savoir ?

Je suppose qu’elle n’est plus de ce monde à l’heure où j’écris ces lignes, à moins qu’elle ne soit centenaire... Toujours est-il que jamais je ne connus le lot de Lily. Mais je suppose que son sort fut pénible, ses peines lourdes à porter, ses joies humbles.

Un destin solitaire, difficile, cruel, pesant. Ou joyeux et épanoui peut-être, qu’en sais-je vraiment après tout ? Mais je crois qu’elle souffrit, sous sa continuelle réserve, d’avoir sans cesse dû lever les yeux vers ses semblables.

J’ignorerai à jamais ce qui existait par-delà cette image de “pantin cassé” traversant à petites enjambées les longs jours de mon enfance. Qui se souvient encore d’elle ? 

Je l’imagine devenue soeur des géantes constellations, consolée de sa terrestre épreuve par d’immenses gerbes de lumière cosmique, voyant désormais tout en grand, jouant avec les étoiles telles des boules de Noël en compagnie des hôtes de l’Olympe avec qui elle partage une juste félicité et saluant comme toujours de bon coeur les astres qu’elle croise là-haut dans son ciel sans limite comme elle saluait les gens qu’elle croisait dans les rues de Warloy-Baillon.

3 - DU CÔTÉ DE WARLOY-BAILLON

A pied, à bicyclette ou en voiture, lorsque vous arrivez de la route de Hénencourt, gravissant l'ultime côte raide et sèche qui précède la formidable plongée vers le bourg, vous surplombez soudain un monde qui semble s'annoncer à part. Au sommet de cette pente vous êtes sur le bord d'une cuvette naturelle et embrassez du regard une plaine vaste tachée de toits et de briques rouges d'où s'érige un clocher massif, le tout entouré, protégé par de grands carrés de terres aux sillons beaux et droits... Vous êtes à Warloy‑Baillon !

A l'horizon gauche de l'endroit où vous vous trouvez, vous apercevez un moulin abandonné, relique irréelle, poétique, décor suprême d'un univers pastoral lyrique et joyeux... Derrière un voile de brume, l'apparition sera saisissante ! Depuis cette hauteur enchanteresse, l'oeil attentif et indiscret retient de ce tableau paisible tout un univers intime, retiré et mystérieux, un petit monde où semblent s'être réfugiés les secrets champêtres les plus charmants.

Déboulant de ce versant pittoresque qui mène à la cité, vous pouvez goûter les premiers charmes bucoliques de Warloy-Baillon. En fait vous êtes là à Baillon... Un petit pont vous salue dès l'entrée et, arpentant bientôt la montée sinueuse qui démarre de l'église pour finir sur la rue du Général Leclerc, vous débouchez par là-même dans Warloy (« par en haut », a-t-on coutume de dire). Et vous avez alors traversé en son coeur l'agglomération, reliant ainsi en quelques pas flâneurs ‑ si vous êtes à pieds ‑ les deux parties graduelles du village.

Puis vous vous dirigez vers "le chemin d'Harponville" et là, vous pénétrez dans un domaine autrement secret, celui qui a marqué à l'encre de la Vie une jeune âme : la mienne. Onirique, mélancolique et radieuse, telle fut mon enfance à Warloy-Baillon.

Oui, mon pays, mes marques, mes nostalgies, c'est Warloy‑Baillon. C'est le chemin d'Harponville, ruban de craie immaculé, bordé de coquelicots. Enfant, ce chemin me semblait se perdre à l'infini vers des horizons fabuleux, idéals inaccessibles...

Exilé de ce berceau de mes vertes années, je repense avec tendresse à mon village. Warloy‑Baillon c'était pour moi comme une personne, un ami. Son sourire c'était le clair azur, sa voix le vent du nord, ses pleurs les pluies mornes. Profonde était la sérénité lorsque tombait sur les toits la lumière des étoiles... J'étais heureux à Warloy‑Baillon, premier paradis de ma vie, verger de mon enfance.

Mais Warloy‑Baillon c'est aussi une plaine mélancolique et pesante, c'est des hiboux que l'on dérange près du "bois Darras", des peupliers et de la craie blanche ‑ éclatante au soleil d'été -, des papillons, blancs eux aussi... Au détour de quelque chemin poussiéreux, des coquelicots encerclent des blockhaus. Les grandes chaleurs parfois sont solennelles et profondes : dans un silence de mort perce la flore et repose la ruine.

Au loin, le chant des alouettes. Sous les pieds, les soupirs de l'Histoire. Partout, des terres semées de feu et de fer. Oui, la "Der des der" est passée à Warloy... Et c'est peut-être à cause de ça que vous tiendrez encore plus à ce pays de plaine et de vent.

Et lorsque de ce pays qui est le mien vous lèverez les yeux le soir vers les étoiles, vers ces constellations mythologiques qui brillent éternellement au-dessus du monde, n'omettez pas de leur adresser une ou deux pensées pour moi, elles me parviendront. De mon pays d'exil, je les regarde chaque soir.

2 - DEBOUT LES VILLAGEOIS !

Il a plu des obus certains jours autour de Warloy-Baillon. Aujourd'hui on s'ennuie à mourir dans cette petite cité. Pourtant la « soporifique couveuse » est riche de sites et d'événements.

En effet, Warloy est entouré d'authentiques Blockhaus, de champs encore « minés, plombés », de quelques jolis bois et surtout de riants chemins de craie. Mais rien n'y fait. Plongé dans sa progressive torpeur, sa coutumière grisaille et ses provinciales habitudes, le village se meurt.

Le sifflement des obus est bien loin aujourd'hui. Les trépassés se reposent. Les survivants de la « 14 » sont partis. Il n'y a plus rien à dire à présent, puisque plus personne ne raconte, puisque les habitants de Warloy ne causent plus qu'avec leur télévision le soir, puisque le village est mort d'être éternel village.

A Warloy-Baillon aucun train ne passe, nul oiseau venu d'ailleurs ne vient se poser, rien ne vient distraire la morosité ambiante. Warloy-Baillon est une terre sans plus d'histoires. Dans cette modeste paroisse comme dans tant d'autres en cette fin de siècle, les vivants semblent dormir sous les toits d'ardoise d'un même sommeil que les morts du cimetière dans leur lit de marbre. Et à présent on ne voit plus que des fantômes dans les rues de Warloy-Baillon. Plus rien ne peut réveiller ses habitants.

L'ennemi n'est plus le traditionnel Allemand de la « 14 », mais le silence et la boue. On bâille ferme à Warloy-Baillon.

Warloy s'enfonce, s'enlise, se fige : il ne s'y passe pas grand-chose. Les cloches de l'antique église semblent sonner les heures pour rien, pour personne : tout demeure pétrifié au son clair de l'airain. Hommes et bêtes. Même les anges s'ennuient là-bas, et le dimanche à l'heure de la messe l'église est désertée.

La commune est une tombe. Muette. Grise. Pesante. Mortelle.

Bienvenue à « Terminus-City » !

1 - LES VISITEURS

Qui se doute de quelque chose à Warloy-Baillon ?

Un petit village comme tant d'autres. La nuit, la calme cité devient pourtant le théâtre de phénomènes mystérieux...

Le village est hanté.

Tandis que les habitants sont enchaînés à l'aile de Morphée, des êtres s'ébattent à leur insu. Au-dessus des toits, aux alentours des bois, au bord des allées, tout près des chemins qui entourent les jardins, jusqu'à proximité des habitations, partout ils se glissent.

Lorsque la Lune paraît, plusieurs fois l'an le village se peuple d'hôtes fabuleux, de personnages merveilleux, d'êtres féeriques. En cet endroit précis du monde et de la nuit se donnent rendez-vous pour des festivités irréelles les chimères illustres d'un monde révolu : le peuple de l'Olympe.

On douterait d'un tel prodige dans des lieux si humbles... Je fus témoin de ce mystère cependant : alors que je contemplais la Lune tout en errant sur les chemins autour du village, je fus invité par la prestigieuse société mythologique à m'associer à ses festivités nocturnes. Je me suis mêlé à cette assemblée fantastique aux allures de légendes pour qui Warloy-Baillon est le lieu béni pour ses réunions de fêtes !

Je n'avais jamais vu pareille assistance au village : rien que des créatures éthérées, linéales, aux traits hellènes et d'une prestance très digne qui m'impressionnait beaucoup. Tout ce petit monde dansait, riait, volait, planait autour de moi, en s'éparpillant progressivement à travers les chemins, les champs, les bois et les nues. Quelques-unes de ces augustes et brillantes personnes jouaient de la musique, mais pas trop fort, sauf au fond des bois, pour ne pas alerter les dormeurs du village.

Mais que fêtaient donc ces étranges noctambules qui, de toutes parts, encerclaient le bourg plongé dans le sommeil ? Qu'est-ce qui, à Warloy-Baillon, pouvait attirer une troupe céleste si estimable ?

Ils fêtaient simplement le charme bucolique des lieux. Pour eux Warloy-Baillon est un exemple d'humble beauté, simple, sans prétention.

Beauté ordinaire mais formelle des lignes du paysage, équilibre banal des formes savamment ordonnées par la nature. Une grâce champêtre tellement coutumière aux habitants du village qu'ils ne la voient plus.

J'étais heureux de constater que Warloy-Baillon pouvait susciter un tel enthousiasme de la part de ces êtres sortis de je ne sais où, ravi de découvrir chez eux cette capacité d'émerveillement, comblé de savoir qu'à travers ce sol crayeux, ces sentiers délaissés, négligés, ces êtres avaient trouvé une espèce d'éden temporel digne de leurs réjouissances : ils oubliaient le reste du monde, la Grèce, l'Olympe, le ciel et Homère, au moins quelques nuits par an, pour savourer les terres mélancoliques, enchanteresses de Warloy-Baillon.

Ils ne parlaient presque pas. Je n'entendais que leur musique au loin qui se mêlait au vent, s'insinuait dans les rues du village, jusqu'à la porte de chaque demeure, au seuil de chaque foyer : la brise du Nord portait le chant de leurs flûtes.

La musique qu'ils jouaient autour du village, c'était une façon paisible de ceindre le monde, une manière de le considérer sans heurt, globalement, avec un sourire au coeur, car à Warloy-Baillon tout n'est que courbes mesurées et angles sans excès. Rien de particulier ne retient l'attention au premier abord... Ses charmes sont bien cachés, et les profanes ne s'attardent pas à Warloy-Baillon.

Seuls ces êtres singuliers sont véritablement au centre de leur monde à Warloy-Baillon. Le paysage entier formant, selon eux, une unité dont ils font intimement partie, entre moulin et clocher, monts et bois, plaine et sentiers.

Monsieur le Maire, ces toits sur lesquels vous veillez, ces allées et avenues dont vous avez le soin, ces places coquettes qui font honneur à votre nom, cette localité enfin qui respire sous votre autorité, c'est le séjour des dieux.

Tous à Warloy-Baillon dormez à poings fermés : sur vos nuits veillent d'inoffensifs génies, des anges en quelque sorte.

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Qui est Raphaël Zacharie de IZARRA ?

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Modestement à travers quelques centaines de textes j'ai embrassé de près ou de loin tous les aspects du monde -des choses comme des hommes- dans toutes les directions imaginables, du gouffre le plus bas au sommet le plus glorieux, de l'anodin au sublime, de la bête au divin, du simple caillou à qui j'ai donné la parole jusqu'aux feux galactiques que j'ai fait taire devant un battement d'aile.
 
Sur le plan du palpable je suis parti du microcosme pour me hisser jusqu'au macrocosme, sans omettre de poser mon regard à hauteur des boutons de chemise de mes semblables. Du point de vue des choses de l'esprit j'ai exploré les vices les plus baroques autant que les vertus les moins partagées, je suis allé sonder les petits ruisseaux mentaux de mes frères humains mais aussi les fleuves nocturnes de mes chats énigmatiques.Je suis allé chercher le feu olympien à droite et à gauche, m'attardant à l'occasion sur mes doigts de pieds.
 
J'ai fait tout un fromage de vos mesquineries de mortels, une montagne de mots des fumées de ce monde, un pâté de sable de vos trésors.J'ai abordé de près ou de loin tous les thèmes : l'amour, la laideur, la solitude, la vie, la mort, les fraises des bois, les rêves, les cauchemars, l'excrément, la lumière, le houblon, la pourriture, l'encens, l'insignifiance, le grain de sable, les poubelles de mon voisin, les relents gastriques de Jules César, l'encre de Chine, le plaisir, le vinaigre, la douleur, la mer...
 
Tout, absolument tout ce que contient notre pauvre monde et même au-delà a été intégré à mes textes.J'ai embrassé l'Univers d'un regard à la fois grave et loufoque, limpide et fulgurant, lucide et léger, aérien et "enclumier" : celui de ma plume.A travers ce blog je vous invite à faire un tour relativement rapide de l'humanité et de l'Univers, de prendre la mesure de tout ce qui existe et n'existe pas en quelques centaines de textes futiles et mémorables, éloquents et sarcastiques, répugnants et délectables, pleins de grains de sel et de justesse.
 
Raphaël Zacharie de IZARRA